Texte 3

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e gros borgne

        I   

Ceci est un conte grassouillet, peu austère, que je pourrais malaisément faire passer pour un faux maigre. C'est en Picardie qu'il me fut narré, en Picardie où il y a de fort bons peintres, comme Jules Lefebvre1, Tattegrain2 et le vrai Matifas3 qui a beaucoup de talent; mais où il y a aussi pas mal de joyeux compères aimant à rire, le soir, autour d'un pot de cidre écumant, surtout quand ils ont mis, dans la journée, un voisin sur la paille, en gagnant un procès. Joie innocente de plaideur heureux, après tout. Chacun prend ici-bas son plaisir où il le trouve et les sots sont ceux qui n'en trouvent nulle part. Aussi l'amour, le plus délicieux des passe-temps et que je préfère infiniment aux délices du prétoire, n'a-t-il pas été inventé pour les sots.

Donc M. Pincetrouille, un des héros de l'aventure, était des environs d'Amiens. Non seulement il buvait du cidre, mais il en fabriquait de fort renommé à vingt lieues à la ronde, et où il n'entrait pas une seule pomme encore! Ô gloire de la chimie contemporaine4! Le second personnage essentiel est un jeune Anglais, sir Thomas Hostebeath, ayant traversé tout exprès la Manche pour venir apprendre le secret de cette belle fabrication, et l'appliquer ensuite à la sophistication du pale ale5, d'un pale ale sans houblon qui ferait sa fortune dans son pays.

Entre les deux, bien entendu, madame Pincetrouille. Oui, mes enfants, entre les deux et également aimable et abondante pour l'un ou pour l'autre; car ce Thomas Hostebeath recevait, dans cette hospitalière maison, une instruction complète. Un professeur charmant, d'ailleurs, que cette bonne dame Pincetrouille ; la trentaine sonnée, mais toutes ses dents et tous ses cheveux et bien d'autres avantages encore qui n'avaient été que se perfectionnant depuis sa première jeunesse. Une maturité exquise, avec des blancheurs de crème à la vanille. Pas du neuf, mais une occasion véritable. Cet Hostebeath entrait vraiment dans la vie par une porte dorée et confortable à l'envi. On ne peut rendre plus congrûment l'idée du service qu'il rendait à son hôtesse.

Or la Saint-Babolein (ainsi se nommait M. Pincetrouille) arriva. Volontiers celui-ci eût-il donné un repas solennel pour cet anniversaire. Mais sa femme aimait les plaisirs tranquilles et l'intimité. Il fut convenu qu'on ferait cette petite bombance a trois, le mari, la femme et l'ami des deux. Le plan de cette ménagère remarquable était le plus simple du monde. On griserait abominablement Pincetrouille qui buvait volontiers et ensuite on prendrait, en cachette, avec ce délicieux Hostebeath, un dessert clandestin, comme on n'en trouve qu'à la table des bons cocus. Et , à l'appui de ce programme, des vieux vins furent montés de la cave et Mme Pincetrouille mit une délicieuse toilette outrageusement décolletée et bien faite pour maintenir en appétit son amant. Une fort honnête femme, comme vous le voyez, mais qui aimait à varier le thème un peu monotone de l'adultère, par de petits ragoûts amoureux et des surprises où les garçons prenaient quelque fantaisie.

II

Mais Dieu dispose, même après que la femme a proposé. Pincetrouille s'enivra comme une bourrique et était, au troisième service, hors d'état de se rendre compte de quoi que ce soit se passant autour de lui. Aussi, sa femme eût-elle pu le tromper sous son propre nez, ce que certaines affectionnent, très follement à mon avis. Car, outre qu'il est inutile de rendre plus ridicule l'homme qu'on déshonore et dont on continue à supporter la compagnie, rien ne vaut, pour une belle et consciencieuse chevauchée amoureuse, le mystère parfait et l'extrême solitude, l'absence de toute inquiétude et un état tout à fait béat de l'esprit. A ce prix seulement je puis répondre personnellement de mon éloquence. Je suis comme Démosthène6 avec ses cailloux. Seulement je remplace les cailloux par une jolie personne et je ne la mets pas tout entière dans ma bouche. Alors le plan de Mme Pincetrouille a tout à fait réussi ? Vous ne le voudriez pas pour l'honneur de la morale que je sers comme une seconde patrie. Pincetrouille était notablement saoul. Mais Hostebeath était ivre-mort. Ces Anglais7 savent si malaisément se modérer, même quand il s'agit de conquérir des archipels! Or, bien que les chansonniers nous vantent toujours les services rendus à Vénus par Bacchus8 et qu'il y ait même un adage que M. Lockout9 seul se fait gloire d'ignorer, vous savez aussi bien que moi à quoi vous en tenir sur cette faribole. Bacchus et Venus sont au fond, comme chien et chat (Bacchus, le chien bien entendu). Le premier joue à l'autre un tour des plus abominables. Ce n'est pas les méchants qui sont buveurs d'eau10, comme dit encore une autre sottise populaire, mais bien ceux que Charles Baudelaire appelait les " amoureux fervents11 ".

Dame Pincetrouille joignait quelque expérience à sa jugeotte naturelle. Incontinent12 (comme Hostebeath) elle jugea que celui-ci ne ferait absolument rien. Elle en était pour ses épices de homard à l'Américaine et pour sa confiture de gingembre13, sans compter les sourires assassins qu'elle avait prodigués et la déchirure de son corsage dont elle avait augmenté l'échancrure pour donner de l'air à deux tentants prisonniers infiniment moins mélancoliques que Silvio Pellico14.

Or donc entra-t-elle dans une colère abominable qui se porta tout entière contre le malheureux Hostebeath. Ce qu'elle lui fit péter aux oreilles les: ivrogne! et les: fainéant! et les : nom de Dieu! et les fichtre ! Il en eût été abasourdi, s'il y eût compris quelque chose. Les derniers mots qu'elle prononça en sortant le frappèrent, seuls, quand elle referma brutalement la porte derrière elle, en emportant la lumière :
- Sac à vin, criait-elle, tu mériterais d'être en prison !

III

Nos deux buveurs bénévoles étaient donc demeurés dans l'obscurité. Pincetrouille, qui était pudique à l'ordinaire, mais qui étouffait de partout, en profita pour retirer sa culotte et s'asseoir à nu sur un large fauteuil canné qui lui imprima son treillage dans les chairs mais il goûta, par en bas, une fraîcheur délicieuse. Et se renversant en arrière dans le dossier, il se mit à y ronfler comme un orgue.

 

Pendant ce temps, Hostebeath, qui, lui, avait gardé tous ses vêtements, s'était laissé couler à terre, sur le tapis, et, le nez en l'air, s'endormait aussi, sans se rendre compte le moins du monde où. Et les dernières paroles, prononcées par Mme Pincetrouille furieuse, lui tintant aux oreilles et dans le cerveau chargé de fumées, il fut la proie d'un abominable cauchemar.

 

La menace de sa rancunière hôtesse s'accomplissait; on l'avait jeté dans un cachot fermé par en haut, comme une cage, et, derrière les barreaux, une figure narquoise le regardait, une grosse face de borgne qui n'avait qu'un oeil, mais un oeil noir, profond et sournois. Qu'était ce monstre? Un geôlier, sans doute. Peut-être le bourreau qui le guettait déjà ! Que lui voulait ce Cyclope obstiné et curieux, monocule et malveillant? Une impression d'angoisse terrible s'ajouta, chez le malheureux jeune homme, à l'oppression qui lui venait de son état gastralgique évidemment fâcheux. Il voulait écarter le grillage, le déchirer ! impossible ! Ses bras pendaient à ses côtés, comme si du plomb eût subitement coulé dans leurs veines. Et l'oeil était toujours là, comme celui qui regardait Caïn15 dans sa tombe, impassible, noir, béant. Tout à coup, cet oeil fantastique et sans paupière s'écarquilla furieusement. Un coup de tonnerre retentit, Hostebeath se réveilla en sursaut.

La lune s'était levée qui éclairait la pièce d'une lumière mystérieuse et blanche, inquiétante et fantasmagorique. Tamisés par la candeur transparente des rideaux, les rayons venaient tomber, obliques, sur les choses, en festonnant16 d'argent les contours, un frisson neigeux qui courait sur les arêtes. Hostebeath se pinça un mollet pour s'assurer qu'il ne rêvait plus. Alors son effroi grandit jusqu'aux limites de la raison vacillante. Il se sentit devenir fou. Il n'avait pas rêvé. Dans cette clarté diffuse, précisant seulement par places les objets, il distinguait parfaitement, au-dessus de son visage, le petit grillage serré dont il s'était cru emprisonné seulement en songe; et, derrière ce grillage, la grosse face qu'il avait entrevue, en dormant, bien en chair cette fois-la avec le même oeil terrible, fixe, médusant. Non ! Non ! Ce n'était pas une illusion de son sommeil. Il était bien captif, il était bien guetté par un mystérieux témoin. Et l'oeil effroyable s'écarquilla de nouveau. Un souffle démoniaque lui passa au visage, en même temps qu'un second éclat de foudre lui tonnait aux oreilles.
- Grâce! grâce! clama-t-il, en ramenant sur ses paupières, ses mains frémissantes de peur. Pincetrouille, réveillé à son tour, en sursaut, se leva brusquement. Hostebeath comprit tout à coup. Il s'était endormi, dans l'obscurité, le nez en l'air, sous le fauteuil canné où son ami s'était laissé crouler, après avoir retiré son inexpressible17. Qui dira le mystérieux passage de la réalité au rêve et combien le rêve est toujours inspiré par quelque réalité voisine !

Quand il conta, le lendemain, son cauchemar à son ami, dégrisés tous deux qu'ils étaient, Pincetrouille qui était aussi mal élevé que moi-même, en rit aux larmes. Mais Hostebeath, le flegmatique18enfant d'Albion19, demeurait sérieux et sous l'impression de la terreur véritable qu'il avait éprouvée à son réveil.
- Ce borgne! disait-il, ce borgne ! J'ai avé toujours son oeil unique devant moà. S'il en avait eu deux, je crois que jé aurais eu moins peur.

Et l'idée lui passant par l'esprit du fait matériel qui avait causé cette illusion, il ajouta avec une naïveté exquise dans le sourire :
- Aoh ! par exemple ! si ça avait été Milady Pincetrouille !

Histoires scandaleuses, 1889

1- Jules Joseph Lefebvre (1836-1911), peintre académique français, portraitiste et peintre de genre, professeur à ll'Ecole des Beaux-Arts.
2- Francis Tattegrain, (1852-1915), peintre français, mort à Arras lors de la Première Guerre Mondiale, alors qu’il reconstituait, sous les obus, l’esquisse du beffroi d’Arras.
3- Louis Rémy Matifas (1847-1896), peintre français, qui signait parfois ses œuvres de " Lefevre Matifas ".
4- Les sociétés savantes sont nées au milieu du XIXème et le rôle de la société chimique fut de première importance dans les avancées de l’industrie de cette époque. De nombreuses découvertes ont été effectuées comme le brome, le potassium, le sodium et un grand nombre de corps simples.
5- Pale ale. Variété de bièreanglaise blonde.
6- On raconte qu’afin de corriger son élocution, l’orateur grec Démosthène (-384 ; -322) s’entraînait à parler avec des cailloux dans la bouche.
7- Depuis Le XVIIème siècle, l’empire britannique étend petit à petit ses colonies : l’Amérique du Nord et les Antilles puis l’Inde, l’Ile de Ceylan, La Birmanie et la Malaisie. A l’époque où cette nouvelle est écrite, l’Angleterre occupe l’Egypte et le Soudan, et pense déjà à l’Afrique du Sud.
8- Vénus représentant l’amour et Bacchus le vin, on comprend alors quel service l’ivresse peut apporter à l’amour.
9- Lock out en anglais veut dire " enfermé dehors ", " mis à la porte " : on peut penser que c’est une plaisanterie, M. Lockout désignerait toute personne qui ne prend pas part aux jeux amoureux.
10- Tous les méchants sont buveurs d’eau : Tombée dans l’oubli, cette expression est la conclusion de la Chanson morale écrite en 1801 par Louis-Philippe de Ségur, à propos de l’épisode du Déluge : 
Quand Dieu noya le genre humain
Il sauva Noé du naufrage
Et dit, en lui donnant du vin :
Voilà ce que doit boire un sage
Buvons-en donc jusqu’au tombeau
Car, d’après l’arrêt d’un tel juge
Tous les méchants sont buveurs d’eau
C’est bien prouvé par le Déluge.
11- Extrait du poème " Les chats ", Les Fleurs du Mal, 1857.
12- Jeu de mot, " incontinent " signifie à la fois " aussitôt " et " qui n’est pas chaste ".
13- On dit que le gingembre et les épices ont des propriétés aphrodisiaques.
14- Silvio Pellico (1789-1854), poète italien, arrêté en 1823 en Italie pour conspiration contre les autrichiens, sa vie de prisonnier fut bien connue car il la raconta dans son livre Mes prisons – Mémoires de Silvio Pellico.
15- Victor Hugo, dans un poème de La Légende des Siècles intitulé " La Conscience ", consacre une centaine de vers sur le remords de Caïn, poursuivi par un œil omniprésent. Il va jusqu'à s'enterrer, mais rien ne peut arrêter l'œil de Dieu : " L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn ".
16- Festonnant : Adverbe dérivé de " feston ", partie de draperie retroussée en petits flots croisés, que l'on met par le haut d'une tenture, d'une croisée, pour cacher la tête des rideaux.
17- Inexpressible. Mot anglais désignant par euphémisme la culotte, le pantalon, et employé quelquefois en ce sens en français par plaisanterie.
18- Le flegme est une caractéristique souvent associée aux Anglais.
19- Périphrase pour " anglais ". Albion est le nom antique de la Grande-Bretagne, mentionné dans les écrits de Pline l’Ancien

 

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